Le patois savoyard ne s'est pas éteint. Il survit dans les noms de lieux qu'on lit sur les cartes IGN, dans les panneaux de randonnée, dans les conversations des anciens au café du village. En traversant les sentiers du Chablais ou les alpages de la vallée de l'Arve, chaque coin de montagne en porte encore les traces : des mots qui ont résisté au temps et qu'il vaut la peine de connaître.
Une langue franco-provençale
Le patois savoyard appartient à la famille franco-provençale, distincte du français et de l'occitan. Cette langue a longtemps été parlée dans les Alpes du nord, de la Savoie à la Suisse romande en passant par le Val d'Aoste. Elle s'est progressivement effacée au cours du XXe siècle avec la scolarisation généralisée en français, mais elle n'a pas disparu. À Thônes, à Bellevaux ou dans les hameaux reculés de la vallée, quelques locuteurs âgés l'utilisent encore entre eux. Et partout, les noms de lieux gardent la mémoire de cette langue.
Les mots qu'on voit sur les cartes et les panneaux

Regarde attentivement une carte au 1:25 000 de Haute-Savoie et tu verras des mots qui ne sont pas du français standard. Voici les plus courants.
- Nant (aussi écrit Nan) : torrent de montagne, petit cours d'eau rapide. Ce mot est omniprésent dans les noms de lieux. "Nant Sec", "Nant Bruyant", "Nant Couat" (couat signifie caché en patois) : autant de ruisseaux baptisés par les paysans d'autrefois.
- Crêt : arête rocheuse, crête. Le mot revient dans de nombreux noms de sommets et de hameaux à travers tout le département.
- Plan : replat, plateau d'altitude. Un "plan" désigne souvent un espace plat en montagne, propice aux alpages.
- Balme (ou Baume) : abri naturel sous roche, grotte peu profonde. La balme désignait un endroit où les bergers et leurs troupeaux se mettaient à l'abri lors des orages.
- Praz : forme franco-provençale de "prés". On retrouve ce mot dans de nombreux lieux-dits d'alpage.
- Bec : sommet pointu ou verrou rocheux étroit. Le mot apparaît dans les noms de plusieurs cols et sommets de la région.
Les mots de la vie des alpages
Certains mots du patois décrivent des pratiques agricoles encore en usage sur les pâturages de montagne. Les connaître aide à lire le paysage autrement.
Mayen : c'est l'un des mots les plus caractéristiques de la montagne savoyarde. Il désigne un chalet de mi-saison, situé entre le fond de vallée et les hauts alpages. Au printemps et à l'automne, les troupeaux s'arrêtent aux mayens avant de monter ou après être redescendus. Ces bâtiments sont partout dans le paysage : à flanc de coteau, sur des replats exposés au sud.
Remuage : la transhumance saisonnière. Le remuage désigne le déplacement des troupeaux vers les alpages à la belle saison et leur retour en vallée à l'automne. Ce n'est pas un mot éteint : tu le verras encore dans les bulletins des communes et sur les panneaux des coopératives fromagères.
Chavan (ou Chavanne) : bâtiment rustique, souvent une grange ou un abri de berger. Le mot est entré dans de nombreux noms de hameaux. La randonnée Chavasse et Chavan par le lac de Vallon en donne une bonne illustration : deux hameaux dont les noms résument à eux seuls l'architecture pastorale de ces terres.
Rutines : chemins creux façonnés par le passage répété des troupeaux pendant des générations. Ces sillons dans la pente sont encore bien visibles sur les anciens passages pastoraux. La balade vers l'alpage des Rutines depuis Chantemerle, au-dessus de Samoëns, en emprunte plusieurs.
Quelques mots qu'on entend encore
Le patois ne se limite pas aux noms de lieux. Quelques mots persistent dans l'usage quotidien des villages de montagne.
- Grôle : la corneille. Cet oiseau est souvent encore désigné ainsi par les anciens de la région.
- Seille : seau en bois cerclé, utilisé pour le transport du lait à l'alpage. On retrouve ce mot dans les musées de la ferme et dans les textes anciens.
- Tsâ : champ. Mot fondamental dans l'organisation des terres paysannes d'altitude.
- Clouze : enclos, espace fermé. Proche du français "clos", on le retrouve dans plusieurs noms de lieux-dits.
- Fouet : la hêtraie, forêt de hêtres. Le mot donne son nom à plusieurs forêts et hameaux.
Ces mots ne sont pas anecdotiques. Ils décrivent quelque chose de précis sur le territoire, sur ce qu'on y faisait et ce qu'on y voyait. Quand tu lis "Plan de l'Aiguille" ou "Nant du Diable" sur un panneau de départ, tu ne lis plus une simple indication : tu lis une couche de sens posée là par des générations qui ont nommé leur territoire. La montagne savoyarde a sa langue. Elle mérite qu'on l'écoute.