La montagne savoyarde cache souvent une mémoire longue que le marcheur ne soupçonne pas. Parmi les routes qui ont façonné le réseau de chemins actuels, la route du sel tient une place singulière. Pendant des siècles, cette denrée conditionne la vie des villageois alpins : conservation des aliments, alimentation du bétail, tannage des peaux. Le Chablais, avec Évian-les-Bains comme porte sur le lac Léman, constitue l'un des territoires où cette histoire se lit encore dans le paysage.
Le sel, nerf de l'économie montagnarde
Avant la réfrigération, le sel est indispensable à la survie. Dans les Alpes, on le consomme pour conserver viandes et fromages, mais aussi pour nourrir les troupeaux en période hivernale. Or, les montagnes ne produisent pas de sel : il faut l'importer depuis les salines côtières ou les gisements lointains. Cette dépendance crée très tôt des routes commerciales structurées, jalonnées de points de péage, de haltes et de relais pour les mulets.
La gabelle, impôt royal sur le sel en vigueur en France jusqu'à la Révolution, rend cette denrée encore plus précieuse et convoitée. Les contrebandiers qui cherchent à l'acheminer sans payer les taxes utilisent les mêmes sentiers de montagne, les mêmes cols, les mêmes passages discrets que les marchands officiels.
Évian, plaque tournante sur le Léman

La situation géographique d'Évian-les-Bains lui confère un rôle central dans le commerce alpin. Sur la rive française du lac Léman, la ville bénéficie des liaisons lacustres avec la Suisse voisine et les autres ports du lac. Le sel arrive par bateau, chargé depuis d'autres rives, puis redistribué vers l'intérieur des terres. Les marchés d'Évian fonctionnent comme un nœud de redistribution vers tout le Chablais.
Les archives locales témoignent d'une activité commerciale intense dès le Moyen Âge. Droits de péage, franchises marchandes, règlements de foires : tout cela construit peu à peu une organisation logistique sophistiquée autour de cette denrée vitale. Les autorités savoyardes, puis françaises après l'annexion de 1860, encadrent ce commerce de près. Les chemins qui partent d'Évian vers l'arrière-pays ne sont pas des voies secondaires : ce sont les artères économiques du territoire.
Des chemins muletiers aux sentiers d'aujourd'hui
Le sel ne pouvait pas rester au bord du lac. Il fallait le monter vers les villages perchés du Chablais, traverser les cols, atteindre les alpages isolés. Ce travail revenait aux muletiers, hommes et bêtes confondus, qui sillonnaient la montagne par tous les temps. Ces chemins étaient larges pour laisser passer les bâts, soigneusement pavés dans les passages les plus raides, balisés par des croix ou des oratoires aux carrefours importants.
Aujourd'hui, une grande partie de ces anciens chemins de commerce se superpose aux sentiers de randonnée balisés dans tout le massif du Chablais. Quand tu marches sur un chemin bien tracé, encaissé entre deux talus, avec une largeur supérieure à la normale : tu es peut-être sur une ancienne voie muletière. Regarde l'état des bordures, la présence de dalles disjointes sous l'herbe, les ornières fossilisées dans le sol dur. Ces détails racontent mieux que n'importe quel panneau l'intensité du trafic qui s'est déroulé ici pendant des siècles.
Randonner sur les traces des porteurs de sel
Le secteur de Morzine illustre bien cette superposition entre héritage commercial et réseau de randonnée actuel. Les chemins qui relient les villages du Chablais empruntent souvent d'anciens tracés muletiers. La Boucle des Hauts-Forts te fait traverser des crêtes depuis lesquelles le lac Léman est parfois visible : un rappel de cette connexion historique entre le fond de vallée et les hauteurs.
Dans le même secteur, la Pointe de Ressachaux permet de rejoindre des zones d'alpage par des sentes dont le tracé, rectiligne et régulier, trahit une origine plus ancienne que le tourisme. Ces chemins ne montaient pas pour le plaisir de la vue : ils montaient parce que des hommes et des marchandises devaient passer.
Plus au sud, dans la vallée du Giffre, les itinéraires qui relient les villages entre eux reprennent souvent d'anciens chemins de commerce. Les noms de lieux constituent parfois de précieux indices : un "Champ du roi", une "Croix des marchands", un "Pas des mulets" signalent une histoire que la carte IGN ne raconte pas explicitement.
Lire le paysage autrement
Randonner en sachant que tu marches sur des voies multiséculaires change le regard. Un oratoire au bord du chemin n'est plus seulement décoratif : c'était peut-être un repère pour les muletiers, un lieu de prière avant une traversée difficile. Une fontaine un peu trop bien construite pour un chemin isolé était probablement un abreuvoir pour les bêtes de somme.
La lecture du paysage historique est une compétence qui s'acquiert progressivement. Les offices de tourisme locaux et les associations de patrimoine publient parfois des itinéraires thématiques sur ces routes marchandes. Renseigne-toi avant de partir : certains villages ont conservé des panneaux explicatifs, et les bibliothèques locales gardent des archives précieuses sur l'organisation du trafic ancien.
Préparer ta sortie
- Consulte les topo-guides locaux sur les chemins historiques du Chablais.
- Emmène une carte IGN 1:25 000 du secteur : les chemins anciens y sont souvent représentés.
- Observe les matériaux de construction : les dalles en pierre taillée indiquent souvent une voie ancienne et entretenue.
- Note les noms de lieux : ils contiennent souvent des indices sur l'usage passé du chemin.
Randonner en montagne savoyarde, c'est aussi arpenter des siècles d'histoire commerciale et humaine. Les sentiers du Chablais ne te mèneront peut-être pas jusqu'au bord du lac, mais ils te feront marcher sur les pas de ceux qui ont construit, chargement après chargement, l'économie de ces vallées. La montagne a une mémoire longue : il suffit de savoir la lire.