Quand tu marches sur les sentiers de Haute-Savoie, il t'arrive parfois de croiser un vieux bloc de pierre planté dans le sol, légèrement penché, marqué de chiffres ou de lettres gravés. Ces pierres ne sont pas là par hasard. Ce sont les bornes qui matérialisaient l'ancienne frontière entre la France et le royaume de Sardaigne, avant le rattachement de la Savoie en 1860. Elles ont traversé plus d'un siècle et demi sans bouger. Comprendre leur histoire, c'est lire la montagne autrement.
La Savoie, pays étranger jusqu'en 1860
C'est un fait que beaucoup ignorent : pendant des siècles, la Savoie n'était pas française. Elle faisait partie du duché de Savoie, puis du royaume de Piémont-Sardaigne. La frontière qui séparait la France de ce territoire passait en pleine montagne, parfois au fil des crêtes, parfois à travers les alpages. D'un côté, le sol français. De l'autre, le sol sarde.
Ce n'est qu'en 1860 que la situation change. Un traité entre Napoléon III et le roi Victor-Emmanuel II cède la Savoie à la France. Un plébiscite organisé en avril confirme le rattachement, et du jour au lendemain, les habitants passent de sujets sardes à citoyens français. Les bornes qui délimitaient la frontière deviennent alors des témoins muets d'une époque révolue, plantées là pour l'éternité.
À quoi ressemblent ces bornes

Les bornes-frontières sont des blocs de pierre taillée, souvent en granite ou calcaire local, plantés verticalement dans le sol. Leur hauteur varie selon les secteurs : certaines affleurent à peine, d'autres dépassent à hauteur de genou. La plupart portent des inscriptions gravées, un numéro d'ordre, les initiales du royaume concerné (souvent "FS" pour France-Sardaigne ou des variantes proches), parfois une date de pose.
Elles ont été placées à intervalles réguliers le long de la ligne de frontière, de façon à ce que chacune soit visible depuis les deux suivantes. Ce système permettait aux gardes-frontière et aux douaniers de patrouiller en suivant la chaîne sans jamais perdre leurs repères. Certaines bornes ont été déplacées ou abîmées avec le temps. D'autres sont encore parfaitement en place, là où le terrain n'a pas bougé.
L'état de conservation varie beaucoup. Sur un alpage très fréquenté, les troupeaux et les passages répétés ont pu faire basculer ou partiellement enfouir certaines bornes. En forêt, les racines et la végétation les ont parfois noyées. Mais dans les zones rocheuses et exposées, elles tiennent depuis cent soixante ans sans aide extérieure.
Le massif des Bornes et sa mémoire de pierre
Le massif des Aravis et des Bornes tire une partie de son identité de ces marqueurs de frontière qui jalonnaient la ligne de démarcation dans ce secteur. La zone était une zone frontalière active, patrouillée par les douaniers des deux côtés. Les crêtes servaient souvent de limite naturelle, et les bornes venaient compléter le bornage là où la topographie ne suffisait pas à délimiter clairement les deux territoires.
C'est dans ce secteur que se trouve la randonnée Les 3 Bornes, au départ de Cusy. Le nom n'est pas anodin : il renvoie directement à ces jalons de pierre qui ponctuaient autrefois la frontière. Sur ce parcours classé difficile, tu atteignes un secteur où l'histoire et la géographie se lisent ensemble, avec un panorama sur les massifs environnants et des traces du passé pour ceux qui savent quoi chercher.
La contrebande, revers de la frontière
Là où il y a une frontière, il y a des contrebandiers. La Savoie n'a pas échappé à la règle. Entre la France et le royaume de Sardaigne, les passages montagnards servaient régulièrement aux échanges clandestins : sel, tabac, soieries. Les contrebandiers connaissaient chaque repli de terrain mieux que les gardes. Ils utilisaient des itinéraires qui évitaient les points de contrôle, empruntaient des cols secondaires et des passages discrets que les cartes officielles ne mentionnaient pas.
Cette mémoire est toujours vivante dans les noms de lieux. La randonnée Mont Baret et col des Contrebandiers, au départ de Menthon-Saint-Bernard, l'illustre directement : son nom rappelle l'époque où ce col servait de passage pour ceux qui traversaient la frontière en douce. Ce n'est pas un hasard si les cols secondaires portent si souvent des noms évocateurs. Chacun raconte une pratique, un usage, un morceau de vie quotidienne sur cette frontière de montagne.
Partir à la recherche des bornes
Si tu veux partir à la recherche de ces pierres, équipe-toi d'une bonne carte IGN au 1:25 000. Les bornes sont parfois signalées sur les éditions les plus détaillées. Elles ne se trouvent pas forcément sur les sentiers balisés : certaines sont en plein milieu d'un alpage, d'autres en lisière de forêt. Un peu de patience et une bonne lecture du terrain font souvent la différence.
Les associations locales de patrimoine organisent ponctuellement des sorties à thème sur ces itinéraires historiques. C'est une bonne façon de combiner randonnée et histoire locale, avec des gens qui connaissent précisément l'emplacement de chaque borne dans leur secteur.
- Emporte une carte IGN au 1:25 000 couvrant le secteur visé.
- Note les numéros de bornes éventuellement mentionnés dans les topos ou les guides locaux.
- Respecte les pierres : certaines font l'objet d'une protection au titre du patrimoine historique.
- Prends le temps de photographier les inscriptions sous différents angles : les lettres sont parfois difficiles à lire quand la lumière est mauvaise.
Ces bornes de pierre témoignent d'une époque où la Savoie était un pays étranger aux portes de la France, d'une frontière vécue au quotidien par les paysans, les douaniers et les contrebandiers. Les retrouver sur le terrain, c'est comprendre que la géographie n'est pas neutre : elle est façonnée par des siècles de politique, de commerce et d'identité locale. La prochaine fois que tu croises un vieux bloc planté dans un alpage, regarde si des lettres y sont gravées.