On n'oublie pas la première fois qu'on pose le pied sur le Désert de Platé. Le sol se fissure en un dédale de rigoles, de cannelures et de lames rocheuses qui s'étendent à perte de vue. Ce plateau calcaire perché à plus de 2 000 mètres d'altitude en Haute-Savoie abrite l'un des plus vastes champs de lapiaz de France. Bien plus qu'un décor lunaire, c'est un livre de géologie ouvert sous tes pieds, accessible depuis les massifs du pays du Mont-Blanc et les versants de la vallée de l'Arve.
Qu'est-ce qu'un lapiaz ?
Un lapiaz (ou karren en allemand, lapié selon la terminologie géologique) est une forme d'érosion caractéristique des roches calcaires. L'eau de pluie, en absorbant le dioxyde de carbone de l'atmosphère, se transforme en acide carbonique dilué. Cet acide faible mais persistant dissout lentement la roche, creusant des rigoles, des sillons, des cannelures et des cuvettes. Le résultat, après des millénaires, ressemble à une surface tourmentée, coupante par endroits, sculptée comme par une main invisible.
Les formes les plus courantes sur le Platé sont les lapiaz à rigoles, des cannelures parallèles de quelques centimètres à plusieurs décimètres de profondeur, et les lapiaz en orgues, des lames dressées séparées par des fissures profondes. Entre ces reliefs se nichent des dolines, dépressions circulaires où l'eau s'infiltre directement vers les nappes souterraines, parfois à grande profondeur.
Le calcaire urgonien : la matière première du plateau

Le Désert de Platé repose sur une dalle de calcaire urgonien, une roche formée au Crétacé inférieur, il y a environ 125 millions d'années, dans une mer chaude et peu profonde qui recouvrait alors cette partie de l'Europe. Ce calcaire, riche en coraux et en organismes marins fossilisés, est particulièrement pur et compact, deux conditions idéales pour le développement du karst.
Sous l'effet des forces alpines, cette dalle a été soulevée, basculée, et exposée aux intempéries pendant des millions d'années, produisant le spectacle géologique que tu traverses aujourd'hui. La blancheur de la roche, éclatante par beau temps, est aussi une caractéristique de cet urgonien. À certaines heures, le plateau prend des teintes crème ou rosées selon l'angle du soleil, et la lumière de fin d'après-midi révèle chaque détail de la sculpture calcaire.
Se repérer et marcher sur les lapiaz
Marcher sur les lapiaz demande de l'attention et de bonnes chaussures à semelles rigides. Les fissures peuvent se révéler traîtresses, surtout par temps humide. Quelques repères utiles pour progresser sans risque :
- Reste sur les parties planes ou les zones herbeuses entre les lames rocheuses quand tu peux.
- Évite de sauter d'une lame à l'autre si tu n'es pas sûr de l'appui.
- Les lapiaz mouillés sont glissants même avec de bonnes chaussures de randonnée.
- Ne t'éloigne pas du balisage sans carte, car le plateau est vaste et les repères visuels se ressemblent.
- En cas de brouillard, la progression devient délicate : la visibilité réduite et la similarité du terrain facilitent la désorientation.
Le plateau est également un terrain sensible. Les plantes qui colonisent les anfractuosités sont rares et fragiles. Évite de marcher dessus inutilement et reste sur les sentiers balisés autant que possible.
Accéder au Désert de Platé
Plusieurs itinéraires permettent d'atteindre ce plateau. Depuis Flaine, accessible en voiture depuis Cluses par la vallée de l'Arve, les remontées mécaniques facilitent l'accès en altitude en été. Mais le massif se mérite aussi à pied.
Depuis Morillon, la montée par les Esserts offre une belle progression à travers alpages et forêts avant d'atteindre les premières dalles calcaires. La rando les Esserts depuis Morillon est un bon point de départ pour apprivoiser ce secteur sans avoir à pousser jusqu'au cœur du plateau.
Du côté de Sixt-Fer-à-Cheval, plusieurs sentiers montent vers le massif de Sales et les abords du plateau. La Pointe de Sales reste un sommet moins fréquenté que le reste du massif, et offre un panorama saisissant sur l'ensemble des lapiaz depuis les hauteurs, avec une vue plongeante sur les ondulations calcaires.
Ce que tu peux observer sur place
Prends le temps de t'arrêter et de regarder au sol. Dans les anfractuosités du lapiaz vivent des plantes spécialisées qui résistent à la sécheresse et au froid : saxifrages, joubarbes, dryades. Des marmottes colonisent les zones à herbe rase autour du plateau. Et si tu regardes vers le bas dans certaines dolines, tu pourras encore y trouver de la neige en plein juillet.
Les amateurs de photographie y trouvent des conditions changeantes et un premier plan toujours spectaculaire. Ce sont ces lames de pierre blanche qui strient chaque image. Le ciel est souvent le meilleur cadre : à cette altitude, les nuages passent vite et la lumière change en quelques minutes. Le plateau offre aussi une vue dégagée sur le massif du Mont-Blanc par temps clair, une récompense supplémentaire après l'effort.
Le Désert de Platé, c'est une invitation à regarder la montagne autrement. Pas juste à contempler un sommet depuis le bas, mais à marcher dans le temps, sur des roches déposées bien avant l'apparition de l'Homo sapiens. C'est aussi une des raisons qui font de la randonnée en Haute-Savoie une expérience qui va bien au-delà du simple effort physique. Le paysage ici te parle de géologie, de temps long et de patient travail de l'eau sur la pierre.