Si Samoëns est aujourd'hui connu comme un village de sports d'hiver et de randonnées estivales dans la vallée du Giffre, il porte en lui une autre identité, plus ancienne et moins visible au premier coup d'oeil. Pendant des siècles, des centaines d'hommes partaient chaque année de ces murs, leurs outils sur l'épaule, pour tailler la pierre sur les plus grands chantiers d'Europe. On les appelait les frahans. Leur histoire est celle d'un village qui a façonné bien plus que ses propres murs.
Qui étaient les frahans ?
Le mot "frahan" vient du latin fratres, "frères". Il désignait les membres d'une confrérie de tailleurs de pierre fondée à Samoëns, placée sous la protection de saint Thomas de Canterbury. Cette guilde réunissait des maçons, des sculpteurs, des carriers et des architectes, tous originaires du Haut-Giffre ou des villages environnants.
Ces artisans ne travaillaient pas uniquement à Samoëns. Leur spécialité était l'itinérance. Chaque automne, après les récoltes, ils quittaient le village pour rejoindre leurs chantiers. Chaque printemps, une partie d'entre eux revenait. Certains partaient pour quelques mois, d'autres pour plusieurs années, parfois pour ne plus jamais revenir.
Un réseau qui couvrait toute la France

Les frahans ont laissé leurs traces sur des chantiers répartis dans tout le pays et bien au-delà. On retrouve leur influence dans des fontaines, des ponts, des chapelles, des façades d'hôtels particuliers et des monuments civils. Ils avaient développé un réseau de contacts et une réputation qui leur permettait de trouver du travail loin de chez eux, époque après époque.
Ce modèle de migration saisonnière était courant dans les Alpes. Les terres de montagne nourrissaient peu, et les hommes habiles partaient vendre leur savoir-faire. Mais les frahans se distinguaient par leur organisation en confrérie structurée, avec des règles, des rites, un saint patron et des liens de solidarité entre membres. C'était une forme de syndicat avant l'heure, qui protégeait ses membres et garantissait la qualité du travail.
L'empreinte dans le village de Samoëns
Ironiquement, c'est peut-être chez eux que les frahans ont laissé le témoignage le plus durable. Le centre de Samoëns est marqué par une architecture en pierre d'une qualité remarquable pour un village de montagne. La Gloriette, fontaine monumentale au coeur du village, en est l'exemple le plus cité. Taillée dans le calcaire local, elle témoigne du savoir-faire de ces artisans qui avaient appris leur métier ici avant de l'exporter.
La place centrale du village, avec ses arcades et ses maisons en pierre de taille, reflète une maîtrise de la construction que beaucoup de villes n'atteignaient pas à la même époque. Ces bâtiments n'ont pas été érigés avec des moyens extérieurs importants : ils ont été construits par des gens d'ici, avec la pierre d'ici, et la compétence accumulée sur des générations.
Le plateau du Glarier, au-dessus du village, était l'une des sources de cette pierre calcaire. Ce lapiaz impressionnant, accessible à pied, est aussi un beau but de balade pour qui s'intéresse autant à la géologie qu'à l'histoire locale.
Marie-Louise Cognacq-Jay et l'héritage vivant
Le lien entre Samoëns et un certain art de bâtir a traversé les siècles. Une des figures les plus connues issues du village est Marie-Louise Cognacq-Jay, fondatrice avec son mari du grand magasin La Samaritaine à Paris. Née à Samoëns, elle a voulu rendre quelque chose à son village natal. Elle a financé la création du jardin botanique alpin de la Jaÿsinia, aujourd'hui classé et toujours en accès libre, qui offre une promenade botanique unique au coeur du bourg.
Cette femme qui avait bâti une fortune dans le commerce parisien n'a jamais coupé ses racines savoyardes. Et c'est peut-être là un écho du destin des frahans : partir au loin, construire pour les autres, mais garder un attachement fort à ce village perché dans le Haut-Giffre.
Randonnées pour prolonger la visite
Après une matinée à explorer le village, les sentiers autour de Samoëns valent le détour. La montée au Criou part du village et offre une vue sur toute la vallée, les chalets d'alpage et les crêtes environnantes. C'est une rando exigeante mais gratifiante, typique du terrain calcaire sur lequel les frahans travaillaient.
Pour quelque chose de plus tranquille, le tour des vallons en bord de Giffre permet de longer la rivière et de découvrir les hameaux alentour, dont certains conservent encore des maisons en pierre typiques de la région.
Ces itinéraires s'inscrivent dans l'ensemble plus large des possibilités offertes par randonner en Haute-Savoie. La culture et la nature s'y croisent plus souvent qu'on ne le pense.
Les frahans ont quitté Samoëns pour construire l'Europe de la pierre. Ce faisant, ils ont laissé derrière eux un village qui porte encore leur empreinte dans chaque maison, chaque fontaine, chaque ruelle taillée à la main. Venir à Samoëns, c'est marcher sur les traces de ces bâtisseurs anonymes qui ont façonné bien plus que leur coin de montagne.